Étienne Charry : L’air de rien

Julien Blanpied

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Au commencement était le live acoustique, où l’orchestre (le musicien, le groupe) était par la force des choses présent, ici et maintenant, pour cause d’absence d’électricité et par conséquent d’instruments d’enregistrement [1], puis vint, après diverses tergiversations (le vinyle, la cassette, le cd, le mini-disc…), sa « forme » la plus aboutie, le fichier numérique (le mp3 notamment), quelques kilooctets d’informations qu’on s’échange, que l’on consomme, souvent individuellement, mais en masse, écouteurs vissés aux oreilles. Si l’on envisage, dans la musique, la question de la dématérialisation du « support », on conçoit rapidement que les notions de production et de diffusion furent et demeurent un enjeu de premier plan.

Dans les années 80, Étienne Charry est un des membres fondateurs du groupe Oui-Oui avec Michel Gondry. Ancien illustrateur pour la presse, la publicité et le cinéma, il met un terme à cette activité quand il s’aperçoit que son « savoir-faire » ne lui autorise plus d’errances. À la fin des années 90, il se lance dans une carrière solo, comme on dit dans l’industrie musicale. Signé sur le fameux label Tricatel, il sort deux albums avant de refermer le tiroir.

À la fois musicien et plasticien, bricoleur ingénieux, Étienne Charry recherche de manière perpétuelle « d’autres façons de faire » de la musique, de produire de la musique, de diffuser de la musique, d’écouter de la musique.

Parmi ses multiples expérimentations, il y a les « siestes musicales » qu’il intitule Dans l’(((Onde))), un écho poétique au thème abordé et aux dispositifs utilisés.

Des transats en un lieu propice au repos, à la sieste, au relâchement, à l’évasion mentale [2]. Des postes à transistor jonchent le sol et diffusent, à faible volume, différentes musiques, simultanément, mixées par l’artiste en direct. Suivant où l’on est couché et où l’on porte son attention, on « capte » une ou plusieurs sources, re-composant une musique originale et unique, en un lieu singulier. À la manière d’une partie d’échec, il suffira de déplacer un seul des éléments (la chaise longue, le transistor, son corps) et c’est l’ensemble des rapports qui en est modifié. À l’image de ces scènes de plage, quand le transistor du voisin vient parasiter l’écoute de la radio de la voisine. Au milieu, une musique « live » s’improvise, toujours surprenante, se construisant par strates, à base de morceaux pré-enregistrés, connus sous le nom de « trous d’eau ». Trous d’eau [3] est un projet connexe, se déclinant en une cinquantaine de vignettes musicales, chacune étant vendue comme pièce unique [4], et dont la diffusion est, idéalement, à la charge de l’acquéreur. Seuls les morceaux qui ne sont pas encore vendus sont diffusés lors de ces séances d’écoute.

À l’heure où l’on ne cesse de pointer la standardisation lénifiante des productions musicales, au moment où l’on renégocie le rapport producteur / consommateur, Étienne Charry répand une onde salvatrice dans le paysage audiovisuel, l’air de rien.

Julien Blanpied

Notes

[1] Oui, Mozart n’a jamais rien enregistré, tout comme Sainte Cécile

[2] Entre autres, les Buttes-Chaumont à Paris en 2004, à Colmar en 2006, à Ljubljana, Montréal, Sélestat et Terni en 2007, au Musée d’Art Contemporain du Val de Marne à Vitry-sur-Seine en 2008

[3] Sur le modèle des trous d’eau qu’on trouve dans les rochers à marée basse, et qui se recomposent à chaque allée et venue de la marée

[4] Le Frac Alsace ou Michel Gondry se sont déjà portés acquéreurs de certaines de ces œuvres sonores

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