BP L’œuvre au noir

Cécile Desbaudard

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BP L’œuvre au noir

Après leur rencontre en 1981 à la Villa Arson (Nice), Richard Bellon, Renaud Layrac et Frédéric Pohl décident de fonder le groupe BP en 1984. ‘’Aussi s’approprient-ils le sigle de la British Petroleum – BP – détournant ainsi un nom de marque mondialement connu pour en faire la signature d’un travail artistique anonyme. Le geste serait cependant resté gratuit si le groupe BP n’avait décidé d’en tirer toutes les conséquences par l’exploitation des substances qu’évoquent ces initiales familières (pétrole, essence), des images que véhiculent l’industrie (derricks, trépan, pipeline) et l’univers automobile (graisse, huile de vidange plus ou moins usagée, pompe électrique, tôle, calandre, capot)’’. [1] Si leur appropriation du sigle BP affirme la thématique générale de leur œuvre, elle signale également leur mode d’action : la récupération. Depuis l’introduction d’objets – bidons d’huile – jusqu’à celle de notions abstraites telle que le symbole – drapeau américain – l’univers BP s’élabore à partir d’un détournement systématique d’éléments liés au commerce et à l’exploitation du pétrole. Protéiforme, le langage BP puise sa source en de nombreux domaines – politique, religion, publicité, commerce, industrie – tous liés aux notions de pouvoir et manipulation indubitablement convoquées lorsqu’il s’agit d’évoquer la ‘’domination fantomatique du pétrole’’. [2] Du mode de communication politique, BP extrait le lexique américain dans la série de sculptures Propaganda débutée en 2003 (Democracy 2003, Cool technologies 2005, New world order 2003, Oil for food 2005…). Au sommet d’une plaque rectangulaire d’acier présentée semblablement à un tableau est ajourée la partie supérieure de mots ou slogans à partir desquels s’écoule de l’huile de vidange alimentée par une pompe électrique. Tout en signalant la puissance des Etats-Unis face à la gestion des ressources pétrolières internationales puisque ces mots ou slogans constituent la source d’écoulement de l’hydrocarbure, ce procédé évoque une sorte de liquéfaction du discours politique américain dont la partie inférieure des lettrages semble condamnée à la dissolution. Notons que ce ruissellement d’huile de vidange dessine un motif bien particulier sur la plaque d’acier, celui du code-barre traduisant la forte valeur commerciale du pétrole et de ses dérivés. Objet de culte (totem), symbole (croix chrétienne), référence à un texte sacré (la Tour de Babel développée dans la Genèse) ou encore évocation d’une substance rituelle (l’huile), tels sont les composants du mode de communication religieux revisité par BP. ‘’Dès ses premières sculptures, BP a spontanément identifié la frénésie pétrolière à une nouvelle religion. Le fût métallique, ce fameux baril dont les hausses et les baisses maintiennent artificiellement en vie l’économie perfusée, est un objet de culte, un totem. [3] L’œuvre Highway to hell (1991), réalisée après la guerre du Golf, est composée de cinq barils surmontés chacun d’un moulage de roquette ruisselant d’huile de vidange. Au culte du pétrole s’ajoute ici celui de la puissance militaire. Cette superposition baril/roquette, tout en signifiant le lien de cause à effet qui unit pétrole et guerre, illustre le procédé commercial de valorisation d’un produit – ici la roquette – à travers son élévation sur un socle. Si le titre de la sculpture Narcisse (1987) se réfère à la mythologie grecque, la symbolique funèbre présentée appartient à la religion chrétienne : une pompe à essence dénudée de tout élément publicitaire est fixée sur une dalle (semblablement à une stèle sur une dalle funéraire), elle se reflète sur la dalle pour décrire un motif (composé d’huile de vidange) particulièrement proche du symbole de la croix chrétienne. Le pétrole sacralisé face à la mort, celle qu’il génère partout où son culte est célébré mais aussi la sienne. ‘’Une autre œuvre de 87, ‘’Babel’’, est composée de quatre fûts métalliques superposés par taille décroissante pour suggérer la structure des tours à étages de l’antique Babylone. Le titre fait référence au célèbre épisode de la Genèse relatant la construction d’un haut édifice dont l’ambition était de s’élever jusqu’aux cieux. Dieu, jaloux de son espace aérien, introduit alors la diversité des langues pour faire échouer l’entreprise qui tourne à la cacophonie. Telle est la religion pétrolière – tout le monde ne jure que par elle, mais personne ne s’entend sur les prix du baril. ‘’ [4] Quant à l’utilisation de la substance huile de vidange, elle ‘’s’avère être un matériau symboliquement très riche. Il suffit d’introduire l’idée de rituel […] pour entrevoir tout le parti à la fois emblématique et tragique qu’il est possible d’extraire de ce liquide de synthèse, autant dans son opposition à l’huile sacrificielle, symbole de pureté, que dans son détournement par rapport à une époque moderne où mécanisation, technicité, performance sont des valeurs tutélaires. ‘’(3) BP s’approprie fréquemment les tactiques de communication publicitaire dont il prélève signes graphiques (sigles, logos, noms de marque de voiture, huile, essence) et supports (affiche, tee-shirt, calendrier). Les signes graphiques publicitaires peuvent être inclus de manière directe (introduction d’un véritable baril BP arborant son sigle dans une œuvre sans titre de 1988 ou encore présence des noms de marque de bidons sur les exemplaires intégrés aux sculptures et installations) ou transposés sous forme de dessin composé de graphite (contours) et d’huile de vidange (coloration noire des motifs). Si la typographie des noms de marque (Total, 2005) ainsi que les motifs de logos (Cadillac, 2005) sont rigoureusement respectés, l’imprégnation d’huile de vidange provoque une perturbation formelle puisqu’elle s’étend progressivement, insoumise aux contours, tout en enveloppant ces derniers d’un halo graisseux. Notons que parmi ce contexte de logos et noms de marque développé dans les dessins de BP apparaît un symbole, celui d’une nation, le drapeau américain (Flag, 2005). La notion d’affiche est explorée à travers une série de transferts numériques sur papier, imprégnés d’huile de vidange, d’une des faces de plusieurs bidons (sans titre, 1993). Le tee-shirt publicitaire, modèle rose pour femme, noir pour homme, se manifeste mais pour arborer respectivement ‘’Erika’’ et ‘’Prestige’’ comme ‘’marques’’ (Erika, Prestige, 2003)… Support de publicité pour marques de voiture/camion, le traditionnel calendrier destiné aux routiers dans lequel sont associés pin-up et véhicules est également détourné par BP (Calendrier, 1991) qui substitue aux mentions de marques figurant habituellement en bas de page ‘’BP’’ et ‘’ Galerie Jade’’ puis remplace les véhicules flambant neuf par un amoncellement de ferrailles suggérant l’univers de la casse. L’une des œuvres les plus emblématiques de l’appropriation par BP des procédés de communication commerciale est réalisée en 1988 : ‘’le groupe élève […] sur un socle de 3 mètres 90, un fût BP, aux couleurs de la British Petroleum. Le long du socle, un ruissellement d’huile de vidange s’écoule, alimenté par une pompe.’’ [5] ‘’Cette pièce possède à la fois les caractéristiques de l’objet promotionnel BP et celles d’une sculpture BP . Seule l’huile de vidange qui coule imperceptiblement le long des parois nous incite à ranger cette pièce au rayon des œuvres d’art.‘’ [6] Barils d’essence, bidons d’huile et lampes à pétrole constituent les trois types d’objets issus de la société de consommation transposés par BP dans leurs sculptures et/ou installations. Leur mode de présentation entretient l’ambiguité production de masse/rareté : les barils sont associés à la notion de ‘’totem’’ mais ruissellent d’huile de vidange ; les bidons sont tantôt présentés sur des étagères type rayonnages de grande surface mais selon un agencement qui les valorise puisqu’ils sont séparés par un espacement contraire à l’entassement pratiqué dans ces rayonnages, tantôt disposés entassés mais sur un socle tournant habituellement réservé aux produits de luxe (Mobil, 1988). Sorte d’ ‘’objet archéologique’’ pétrolier, les lampes à pétrole se distinguent des barils et bidons, elles sont présentées peu nombreuses sur des étagères compartimentées (une lampe par compartiment), sur de petits supports individuels ou seule associée à un carré noir ruisselant d’huile de vidange rappelant l’œuvre de K. Malévitch. Elles apparaissent parfois en cours de fonctionnement. Le langage commercial se rapproche de celui employé dans les vitrines de magasin (mise en scène de quelques objets). A nouveau, l’ambigüité s’installe : les étagères utilisées ne sont comparables ni à celles des grandes surfaces, ni à des meubles d’intérieur, quant au parallèle établi entre l’œuvre d’art et la lampe à pétrole (également employé, plus rarement, avec le bidon), s’il signifie une nouvelle forme de sacralisation (non plus divine mais artistique), celle-ci s’accompagne d’une imprégnation d’huile de vidange. Le vocabulaire commercial se manifeste également à travers l’introduction de symboles de monnaie (ceux de la livre, de l’euro et 2 fois celui du dollar composent respectivement le mot ‘’less’’ dans le dessin Less de 2005 – une accumulation de monnaies pour signifier ‘’moins’’ – celui du dollar est représenté par une sculpture de 1989, Dollar, dans laquelle le ‘’S’’, en acier, est traversé par deux filets parallèles d’huile de vidange…) mais aussi un code, le code-barre qui apparaît dans la série Propaganda. La signalétique du réseau routier constitue la principale forme de communication industrielle (graphisme industriel) détournée par BP. La série de photos Je peux continuer (1991) cumule deux types de détournement : sur le plan formel, elle parodie les diapositives projetées lors de l’apprentissage du code de la route (vue sur la route depuis l’avant d’un véhicule, proximité d’un croisement, situation précédent le dépassement…), sur le plan du contenu, elle dévoile quantité de panneaux de signalisation et lignes blanches illustrant ‘’le caractère autoritaire du langage routier’’. [7] De véritables panneaux de signalisation arborant des pictogrammes type fléchage sont introduits dans la série de sculptures PKM (1988-1990), ils encadrent (ce qui annule toute indication de direction) une forme rectangulaire ou carrée ruisselant d’huile de vidange. Le pictogramme signalant la proximité d’une école fait l’objet d’un dessin (Ecole, 2005). Le vocabulaire caractérisant l’un des secteurs de l’industrie automobile, celui des crash-test, se manifeste également dans les œuvres BP (série de sculptures M249). La notion de danger impliquée par l’association des couleurs jaune et noire, l’analogie entre le symbole des crash-test et celui de la radioactivité, la violence de l’éclairage stroboscopique mais aussi la présentation derrière une sorte de vitrine d’un fragment – le crâne – de mannequin employé dans ces tests décuplent le caractère anxiogène de cet univers. Pour conclure cette évocation du langage industriel revisité par BP, précisons que la dénomination de leurs dix séries de sculptures (AK47, G43, M16, RPG7…) est directement issue de la terminologie technique des armes. La multitude des noms de marque, logos, pictogrammes et symboles développés par le détournement des modes de communication publicitaire, commerciale et industrielle génère un répertoire graphique diversifié au sein des œuvres BP : différentes sortes de typographie (développées dans les noms de marques) mais aussi diverses formes – humaines et animales (personnages du pictogramme Ecole, oiseaux du logo Nestlé…), végétales (lauriers du logo Cadillac…), ornementales (entrelacs du logo Toyota…) et géométriques (panneaux de signalisation, lignes blanches…). Signalons que l’œuvre Circuits, réalisée en 1991 à la Villa Arson, permet l’introduction du graphisme urbain à travers la représentation sous forme de tags de circuits F1. Le détournement des éléments liés à l’univers du pétrole effectué chez BP repose sur trois types d’altération : une altération du sens générée par la destructuration de leurs caractéristiques formelles (ils sont prélevès de leur contexte originel pour être recomposés selon un nouveau mode de présentation emprunté à différentes formes de communication, tel le logo qui devient l’unique sujet d’un dessin alors qu’il ne possède qu’une fonction illustrative dans le langage publicitaire) suivie d’une altération visuelle puis matérielle puisqu’ils sont soumis à une imprégnation d’huile de vidange qui, si elle leur confère de nouvelles qualités plastiques (profondeur du noir, brillance, viscosité…), masque partiellement voire totalement leur apparence tout en attaquant leur matière.

Voir en ligne : site de BP

P.-S.

Une exposition,’’In god we trust’’, leur est actuellement consacrée à la galerie Barnoud, 27 rue Berlier à Dijon ( mercredi, vendredi, samedi 15h/19h jusqu’au 15 décembre 2006), elle présente des œuvres récentes dont 2 sculptures de la série ‘’Propaganda’’ et 7 dessins.

Notes

[1] BP, CD rom Tenue de route, extrait du texte Repères biographiques, 2005

[2] Cyril Jarton, Le temps des vidanges, mai 2000

[3] Cyril Jarton, Le temps des vidanges, mai 2000

[4] Cyril Jarton, Le temps des vidanges, mai 2000

[5] Cyril Jarton, Le temps des vidanges, mai 2000

[6] Hervé Legros, Road Book, 1994

[7] Cyril Jarton, Le temps des vidanges, mai 2000

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