L’art et la manière

filmer et peindre autrement

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De nombreux artistes contemporains montrent par le biais de la vidéo le monde d’aujourd’hui et une réalité vécue. On pouvait voir au printemps 2006, à la maison rouge Fondation Antoine de Galbert à Paris, vingt-cinq œuvres de la collection vidéo d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ; exposition intitulée d’ailleurs : Une vision du monde…

Irréalité rêvée pour une vision au-delà du monde serait une épithète qui conviendrait davantage à Déambulation n°1, vidéo sans bande son réalisée de nuit par Christophe Langenbach en 2002 (4’20).

L’artiste a scellé la caméra sur le tableau de bord face au pare-brise de sa voiture. Il conduit à vitesse modérée sur une quatre voies à double sens séparée par un terre-plein où de grands lampadaires éclairent la chaussée. Le plan qui est fixe cadre la route, les lampadaires et le mobilier urbain qui défilent devant lui.

Ensuite, par un procédé technique simple - inversion du négatif-film - la nuit se métamorphose en un jour blanc seulement traversé par le défilé lumineux, diffus et coloré de l’éclairage public. Pour renforcer l’effet dans la vidéo, l’artiste a utilisé un logiciel informatique estompant le mobilier urbain et les véhicules. Le monde de la science-fiction est ce qui vient à l’esprit et en particulier la Trilogie de La guerre des étoiles où les escadrons de chasseurs TIE de l’Empire ont une forme et une progression coordonnées dans le ciel qui rappellent celles du rayonnement et du mouvement de la lumière dégagée par les lampadaires de la vidéo. Déambulation n°1 est une promenade dans le monde galactique, pourquoi pas à bord d’un vaisseau spatial X-Wing de l’Alliance ou bien en voyage d’observation au cœur d’une galaxie inconnue où les nombreuses étoiles bleues, vertes, ocre scintilleraient dans l’espace.

Christophe Langenbach m’a dit rechercher, au travers de Déambulation n°1, une séquence féerique mais aussi une plongée dans le monde de l’enfance. Peut-être retrouver l’enfant que nous avons été, fasciné par la lumière, qui contemple - rappelez-vous… - les installations lumineuses sur les avenues et dans les vitrines des grands magasins pendant les fêtes de fin d’année ?

La vidéo Déambulation n°2 a été réalisée un an plus tard, en 2003 (8’30). Toujours au volant de sa voiture munie d’une caméra fixée sur le tableau de bord, Christophe Langenbach parcourt très lentement les voies d’un lotissement peuplé de pavillons dans le style Maisons Phénix, et filme…

Deux parties distinctes, séparées par un horizon, produisent un plan singulier. Pour la partie inférieure, l’angle de prise de vue orienté très bas laisse apparaître, par transparence sur le capot de la voiture, le quartier résidentiel, qui défile, renversé ainsi que déformé latéralement par les bords convexes du capot. La partie supérieure du film donne à voir le bitume progressivement avalé - par le lotissement renversé ! - ; vitesse de digestion qui est fonction de l’allure du véhicule. L’impression première qui se dégage de Déambulation n°2 est celle d’une étrangeté, celle aussi du déroulement - sans jeu de mots - d’un phénomène bizarre où deux plans, l’un à l’envers, se chevauchent ; manifestations qui remettent en question notre perception. Par un quiproquo visuel, Christophe Langenbach se plaît à poser une énigme (quel est le vrai du faux ?). Il n’est pas évident de prime abord de détenir les clés du cours de la vidéo ; manière pour l’artiste vidéaste de faire son numéro (Déambulation n°2)…

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D’une étrange balade parmi un ensemble immobilier, pointe peut-être la critique de l’ordinaire, du clonage, du stéréotype reproductible à l’infini que Christophe Langenbach ne désire pas offrir, tel quel, au regard. Il use d’un artifice, en l’occurrence le capot de sa voiture, pour renverser le paysage, le brouiller afin de donner à l’image un caractère tronqué et personnel.

Christophe Langenbach invente un autre regard sur le monde contemporain, se laisse aller à la rêverie et à la représentation de ses souvenirs, joue d’effets techniques, émet des opinions et interroge le spectateur, par conséquent, se distingue du reportage et propose sa propre réalité. Art vidéo plutôt que vidéo…

Autre artiste invité, le peintre Arnaud Sabard a délaissé tableaux, pinceaux, huile pour faire usage de résines et de matériaux utilisés dans le bâtiment. Les huit œuvres (Sans titre) présentées à l’exposition ont été réalisées en 2005 et 2006. Il utilise différents types de supports : barres et rectangles en aluminium et plexiglas. Dans de précédents travaux, il avait utilisé des règles de maçon. A l’aide de spatules de peintre en bâtiment, il couvre de gel époxy (résine) de couleur bleue, verte ou rouge la tranche des barres en aluminium ainsi que la face des rectangles en aluminium et plexiglas.

En observant son travail, on pense au mouvement Supports-Surfaces qui développa, dans les années 70-80, l’idée de déconstruction de la peinture pour mieux en affirmer les composantes matérielles. Arnaud Sabard supprimant le tableau est plus catégorique. Certains artistes de Supports-Surfaces, qui firent le choix d’une peinture sans pinceaux tout comme Arnaud Sabard, optèrent pour une répétition systématique d’un motif. Différemment, la peinture de notre artiste, à l’opposé d’une facture neutre, n’est pas mécanique. Au contraire, il s’engage physiquement à la recherche d’une sensibilité, d’une émotion que le spectateur pourrait partager ; voie choisie par les peintres Yves Klein, Robert Ryman et actuellement Jason Martin.

Sur les huit œuvres présentées, une longue barre en aluminium est posée au sol (10 x 400 x 4 cm) matérialisant une frontière ou une mesure étalon, une autre fixée au mur à la hauteur des yeux (10 x 300 x 5 cm), cinq petites autres se partagent un panneau (25 x 7,5 x 10 cm), un rectangle en plexiglas (25 x 10 x 5 cm) investit seul le mur d’en face.

La matière picturale est travaillée et accidentée (rectangles en aluminium peints en vert) ; compressée, elle s’épanche sur les bords (barres en aluminium recouvertes de couleur bleue et rouge) ; démembrée et explosée avec des fragments arrachés (« Point noir » - gel epoxy sur plexiglas blanc) par un « pétard Mamouth » placé au centre du plexiglas… Arnaud Sabard malmène la matière picturale. Il l’entaille, la dissèque, fait pression sur elle pour l’obliger à quitter partiellement son support ce qui la contraint à un équilibre précaire.

Le fait qu’Arnaud Sabard choisisse des matériaux parfaitement usinés et sans irrégularités comme support à ses expériences picturales introduit un contraste étonnant. Arnaud Sabard est un artiste qui cherche à révéler le pigment comme matière vivante et qui porte les traces de l’action du démiurge.

Par ailleurs, les pièces en aluminium ou en plexiglas assemblées par Arnaud Sabard ont de larges côtés d’où une vision d’œuvres en trois dimensions. Il en découle un rapport à la sculpture, très évident pour la longue barre placée au sol de la grande salle de la galerie.

Dans son acceptation traditionnelle, le peintre respecte un programme défini par avance. Il choisit un châssis, une toile, des pigments, prépare cette toile avec une couche d’apprêt, éventuellement réalise une esquisse avant de peindre un sujet qui constitue l’étape essentielle. Le travail d’Arnaud Sabard se positionne avant l’exécution de la peinture.

Arnaud Sabard, dans une lignée d’artistes conceptuels, s’intéresse à la peinture en tant que matière capable d’évocation et pouvant susciter des émotions. Gel epoxy, aluminium, plexiglas, spatules sont ses outils pour trouver le chemin de la création.

Exposer vidéo et peinture, c’est présenter deux médiums très différents, voire opposés. La pellicule du film vidéo qui se déroule et l’image en mouvement des Déambulation n°1 et n°2 contrastent avec les peintures d’Arnaud Sabard, images fixes comme figées par la main de l’artiste.

Mais ce dialogue entre les deux artistes nous amène quand même à découvrir une certaine similitude dans l’accès à la création d’une œuvre d’art. Chacun arrive à ses fins en croisant différentes techniques d’une manière très personnelle.

Ont été évoqués les dispositifs vidéo de Christophe Langenbach - caméra fixée dans une voiture, inversion du film et retouche numérique, astuces de prise de vue - ainsi que l’utilisation particulière de matériaux du bâtiment pour les inventions picturales d’Arnaud Sabard.

Les chemins qu’ils empruntent tous deux tendent à prouver que toutes les voies n’ont pas été explorées, que l’on peut se démarquer de ses aînés en traçant son propre sillon, qu’il est toujours possible de concevoir aujourd’hui une œuvre d’art originale.

Vincent Chabaud

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